Moulin de Senoueix – sur le cours du Taurion en aval du Pont de Senoueix.
Éboulis de pierres et de bois de charpente avec une importante végétation envahissante (bouleaux et autres arbres)
Par les pistes à 500 m de la sortie du village vers Vallières prendre la première piste à droite et encore à droite à un embranchement
Jusqu’à la guerre de 40 les habitants des villages utilisaient les moulins à eau pour faire leur farine. Ici, pas de meunier. Chacun avait le droit de prendre la clef et de faire fonctionner le moulin pour son propre compte. C’était une proprièté collective comme beaucoup de terres. Cela appartenait à la section syndicale du village. Cela existe encore, on appelle cela des biens sectionaux.
Chacun mettait la main à la pâte pour l’entretenir.
Aujourd’hui encore les anciens du village s’en souviennent. Qui avait un parent qui faisait le graissage des pignons, l’autre fabriquait un morceau de bois pour la goulotte qui faisait dexcendre le grain ou bien refaisait un bout de toiture.
On s’y rerouvait parfois. On échangeait trois mots en rentrant les bêtes et on continuait son chemin.
On raconte…, on raconte que dans le temps, on ne sait plus exactement quand. Au début du siècle, l’autre tout de suite après la vilaine guerre. Celle de 14 – 18, plus jamais ça…
On raconte que le moulin de Senoueix abritait les amours de 2 habitants du village.
Elle c’était la Lucie. Ses parents lui avaient laissé une petite maison en haut du hameau. Une pièce, basse dde plafond, une table, deux chaises, une pendule, une ou deux lampes pigeon et un lit clos. C’était à peu prés tout. Quelques petits bouts de terres et deux ou trois parcelles de bois, une vache, et une dizaine de lapins et de poules.
Elle n’était pas très belle avec un grand menton un visage qui n’en finissait pas. On imaginait bien la vieille que ça ferait. Les enfants en auraient peur.
Lui, le Félix était bien plus vieux qu’elle. 15 ans ou même peut-être 20 les séparaient. Il avait presque plus de vue. Une sale maladie ramassée on ne sait où à 9 ou 10 ans, une saloperie mal soignée. On ne peut pas leur en vouloir, ils n’avaient pas d’argent, ni pour le docteur ni pour les médicaments. Son frère parti pour Paris comme maçon écrivait à sa mère : “Achéte lui un sirop et un fortifiant je t’enverrai l’argent…”
N’empêche que le Félix, l’aveugle comme on l’appelait et la Lucie se souriaent quand ils se croisaient. Ils se disaient toujours quelques mots. Elle savait lire, la Lucie. Sa mère ou sa tante le lui avait appris pendant les veillées. Elle n’avait pour tout livre que le dictionnaire, un petit Larousse illustré, le Catalogue de la Manufacture des Armes et Cycles de Saint Etienne, on disait la Manu… et une collection de vieux Chasseur Français de 1911.
Félix, quasi-aveugle lui avait demandé un jour qu’il allait au puit au coin de la maison de Lucie, si elle voudrait bien lui lire des choses de temps en temps.. Le pauvre vivait tout seul dans la petite maison construite par son frère sur la route de Saint Marc quand il avait fallu qu’il quitte la maison de sa mère, la famille s’agrandissant encore. Il aimerait tant qu’elle lui lise quelque chose, lui qui ne voyait même plus les vaches dans les champs. Mais il ne fallait pas que les autres au village le sachent. Ils se moqueraient de lui, surtout de lui.
Alors ils prirent habitude de se retrouver en début d’après-midi pendant que les autres faisaient un repos après le repas et avant de repartir aux champs.
Sur l’arrière du moulin vers la rivière, assis sur le talus du bief avec le gargouillis de l’eau et le grincement de la roue, elle lui lisait un passage du Chasseur français ou lui racontait quelque “nouveauté” du catalogue d’avant guerre.
D’autres fois, elle lui demandait de lui donner un mot et ils partaient en voyage dans le dictionnaire. Un mot les emportait vers un autre, et un autre, et encore un… Elle lui racontait tout, même les illustrations.
Les jours d’hiver, quand le vent faisait entrer la neige partout, même dans les yeux, ils s’abritaient dans le moulin, serrés l’un contre l’autre pour résister au froid. Et le temps passant, Félix et Lucie de pouvaient plus rater ces petits moments où tout semblait ne plus exister. Rien d’autre qu’eux deux et un bric-à-brac d’objets ne leur servant à rien ou plutôt à tout puisqu’ils les entraînaient dans un superbe voyage à travers le monde, le catalogue et le dictionnaire. Et puis, les objets regagnaient leur page, les mots leur place et chacun rentrait s’occuper de ses affaires, l’air de rien…
Bien des années plus tard, la Lucie était seule. Félix était parti depuis longtemps.
Le menton en galoche remontait en avant, son nez crochu lui cachait la moustache, ses dents semblaient jouer à cache-cache dans sa grande bouche qui bougeait tout le temps comme si elle mangeait un éternel morceau de pain.
Elle allait sans arrêt par les chemins, cherchant ses poules ou bien glanant quelques bois morts. Elle marmonnait des phrases incompréhensibles et si vous la croisiez et lui adressiez la parole, elle répondait :”bonjour, petit ! Tu es arrivé… quand est-ce que tu repart !” On ne savait pas si on l’ennuyait ou au contraire si elle avait peur, à peine vous voyant, de se retrouver bien vite toute seule à nouveau.
Parfois, vers 2 ou 3 heures après le repas du midi, on l’apercevait rasant les murs de pierre sèche. Elle filait vers le moulin en claudiquant, l’air de rien.
La Lucie est morte en 68, l’année de mon service militaire !
Tout le monde se moquait d’elle gentiment parce qu’elle n’avait pas connu d’homme… “Ah si vous aviez trente ans de moins” lui disaient ses vieux voisins veufs depuis des lustres, le sourire en coin, “vous verriez ce que c’est, la Lucie…” Elle partait en courant et en grommelant “Oh les vieux coquins !!” Mais on voyait un grand sourire et des étoiles dans les yeux illuminer ce vieux visage rabougri… “Si tu savais, vieux coquin…”
Comme je regrette de n’avoir d’elle qu’une vieille lampe pigeon qu’elle m’avait offerte pour mes 12 ans. J’aimerais, aujourd’hui feuilleter le Catalogue de la Manu ou les vieux Chasseurs…
On ne saura jamais si cette histoire est vraie, encore moins si Félix et Lucie ont fait autre chose que lire et se raconter des merveilles au moulin… Ils sont partis tous les deux avec leur histoire. Personne n’a jamais retrouvé de catalogue, ni de vieux Chasseurs français et c’est tant mieux…
Mon vieil grand-oncle m’a laissé un seul livre. C’est une version de 1911 du Petit Larousse illustré….
Il habitait la maison voisine de celle de la Lucie !